War and Peace - Leo Tolstoy [64]
Mon père ne m’a pas parlé du prétendant, mais il m’a dit seulement qu’il a reçu une lettre et attendait une visite du prince Basile. Pour ce qui est du projet de mariage qui me regarde, je vous dirai, chère et excellente amie, que le mariage, selon moi, est une institution divine à laquelle il faut se conformer. Quelque pénible que cela soit pour moi, si le Tout-puissant m’impose jamais les devoirs d’épouse et de mère, je tâcherai de les remplir aussi fidèlement que je le pourrai, sans m’inquieter de l’examen de mes sentiments à l’égard de celui qu’il me donnera pour époux.
J’ai reçu une lettre de mon frère, qui m’annonce son arrivée à Bald Hills avec sa femme. Ce sera une joie de courte durée, puisqu’il nous quitte pour prendre part à cette malheureuse guerre, à laquelle nous sommes entraînés Dieu sait comment et pourquoi. Non seulement chez vous au centre des affaires et du monde on ne parle que de guerre, mais ici, au milieu de ces travaux champêtres et de ce calme de la nature que les citadins se représentent ordinairement à la campagne, les bruits de la guerre se font entendre et sentir péniblement. Mon père ne parle que marche et contremarche, choses auxquelles je ne comprends rien; et avant hier en faisant ma promenade habituelle dans la rue du village, je fus témoin d’une scène déchirante…C’était un convoi des recrues enrôlées chez nous et expédiées pour l’armée…Il fallait voir l’état dans lequel se trouvaient les mères, les femmes, les enfants des hommes qui partaient et entendre les sanglots des uns et des autres! On dirait que l’humanité a oublié les lois de son divin Sauveur, qui prêchait l’amour et le pardon des offenses, et qu’elle fait consister son plus grand mérite dans l’art de s’entretuer.
Adieu, chère et bonne amie, que notre divin Sauveur et sa très sainte Mère vous aient en leur sainte et puissante garde.
Marie.
“Ah, vous expédiez le courrier, princesse, moi j’ai déjà expedié le mien. J’ai écris à ma pauvre mère,”*151 the smiling Mlle Bourienne spoke in a quick, pleasant, juicy little voice, swallowing her r’s and bringing with her into the concentrated, sad, and dreary atmosphere of Princess Marya a completely different, frivolously gay and self-contented world.
“Princesse, il faut que je vous prévienne,” she added, lowering her voice, “le prince a eu une altercation,” she said, deliberately swallowing her r’s and listening to herself with pleasure, “une altercation avec Michel Ivanoff. Il est de très mauvaise humeur, très morose. Soyez prévenue, vous savez…”†152
“Ah, chère amie,” answered Princess Marya, “je vous ai priée de ne jamais me prévenir de l’humeur dans laquelle se trouve mon père. Je ne me permets pas de le juger, et je ne voudrais pas que les autres le fassent.”‡153
The princess glanced at her watch and noticing that she was already five minutes late for playing the clavichord, went with a frightened face to the sitting room. According to the established order of the day, between noon and two o’clock the prince rested and the princess played the clavichord.
XXIII
The gray-haired valet sat dozing and listening to the prince’s snoring in the immense study. From the far side of the house, from behind a closed door, came the sounds of a Dusek sonata,45 the difficult passages repeated twenty times.
Just then a carriage and a britzka drove up to the porch, and from the carriage stepped Prince Andrei, who helped his little wife out and allowed her to go ahead. Gray-haired Tikhon, in a wig, stuck himself out the door of the waiting room, said in a whisper that the prince was sleeping, and hastily closed the door. Tikhon knew that neither the son’s arrival nor any sort of extraordinary event was to interrupt the order of the day. Prince Andrei evidently knew it as well as Tikhon; he looked at his watch, as if to check whether